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Mis à jour le 20/09/2017

Charles de Martignan de Bourgarel (1762-1833) a eu un itinéraire de vie bien plus hasardeux et mouvementé que ne le laissait présumer l’inventaire de ses archives de sous-préfet.

C’est une série d'articles, rédigés en 1958 par Thérèse de Lombardon—Montézan1 à partir du fonds d’archives familial des Bourgarel-Martignan, qui nous dépeint ce que fut la vie de Charles de Martignan bien avant sa nomination à Apt : celle d’un gentilhomme aventureux dont la destinée fut étroitement liée à l’Histoire et à ses tourbillons. 

Extraits de l’inventaire des papiers de M. de Martignan conservés aux Archives de Vaucluse :

Discours, correspondance et rapports avec les maires, les habitants des communes, les électeurs et les paroisses.
(AD Vaucluse 1 Z 368-375)

Jeune officier de la marine royale engagé dans les combats  pour l’indépendance des États-Unis, il a surtout vécu de plein fouet les bouleversements de la Révolution avec l’abolition de la noblesse héréditaire (1790), et celle de la royauté (1792).

Il a traversé l’Empire, les Cent jours, les deux Restaurations.

La Révolution de juillet 1830 marque à ses yeux la fin de tout espoir de voir se maintenir la dynastie des Bourbons. Peu de temps après l’accession au trône de Louis Philippe d’Orléans, il rentre à Vachères. Il finit ses jours au Colombier en 1833.

« Un Colombier ... et quelques Bourgarel : 400 ans d'histoire »


François Elzéar Charles Thérèse de Bourgarel naît à Apt le 1er avril 1762 de François Elzéar Lucie de Bourgarel, et d’Élisabeth Charlotte de Raymond épousée en 1761, originaire de Marseille. De ce mariage naîtra aussi Louis, son frère cadet, qui connaît peu ou prou le même destin que lui.

Sa naissance prend place dans la longue et nombreuse lignée des Bourgarel, famille d’extraction noble établie en Provence, dès le XIIIe siècle avec Thomas de Bourgarel, inhumé à Aix-en-Provence au Couvent des Augustins.

Sans rentrer dans le détail des nombreuses naissances, alliances, acquisitions et échanges de terres, nous évoquerons brièvement certains d’entre eux, qui furent à l’origine de la constitution, du développement du fief familial et du domaine du Colombier.

Située dans le village de Vachères en « Haute-Provence » (aujourd’hui commune des Alpes de Haute-Provence à 20 kilomètres d’Apt), c'est un tirage au sort devant notaire en 1578 qui fait entrer dans le patrimoine de Jean de Bourgarel : « une bastide et ses tènements au quartier du Prat Lambert ».

En 1611, le bien passe chez son fils Pierre Bourgarel, seigneur du Colombier.

Pierre a laissé un précieux livre de raison qui couvre les années 1619-1660, dans lequel il a consigné tout ce qui est entrepris sur le domaine ; il est celui qui « sème, plante, construit, achète…». En moins de 20 ans, il double la superficie des terres du Colombier ; il est probablement aussi celui qui a commencé les travaux de la bâtisse, que l’on peut encore voir de nos jours.

Ce domaine rural, qui fut toujours transmis par héritage et dont il est possible de connaître le nom des fermiers à bail qui s'y sont succédé, a depuis imposé son nom de « Colombier » à tout le bas quartier de Vachères.

Pierre épouse Marie de Sinety d'Apt dont il aura François ; celui-ci fait enregistrer ses armes à l'armorial de Forcalquier, devient  premier consul d'Apt en 1670 ; il offre l’opportunité d’une belle alliance à la famille Bourgarel par son mariage en 1656 avec Marie-Anne de Guichard, petite fille de Christophe de Servant, président du Parlement d'Orange, seigneur de Martignan dans la principauté d’Orange. Par le jeu des successions, la part de fief qui appartenait à Servant devient la propriété des Bourgarel. Le nom de Martignan leur est désormais associé.

François de Bourgarel et Marie Anne de Guichard ont huit enfants dont François, né en 1661, qui entreprend de capter une source dans la vallée du Prat Lambert et de faire construire 800 mètres de conduite pour amener l'eau à la fontaine du jardin du Colombier.

Son fils François Elzéar Gaspard voit naître, d’un premier mariage avec Élisabeth de Maurel, François Elzéar Lucie né en 1735. Père de Louis et de Charles, il décède à 49 ans faisant de son épouse, Élisabeth de Raymond, son héritière universelle. Celle-ci, son époux disparu et ses deux fils sur les mers, demeure seule pour gérer le domaine et affronter la tempête politique à venir.

Noble, provençal et… marin

En 1777, Charles de Bourgarel de Martignan a 15 ans, il quitte ses parents et sa campagne pour débuter sa carrière d’officier dans  la Marine royale ; il est aspirant, puis embarque en 1778. De 1780 à 1783, la France est engagée dans la guerre d’indépendance américaine contre les Anglais ; le jeune Charles y participe avec le grade d’enseigne de vaisseau ; il connaît son baptême du feu en 1781, lors de la bataille de Chesapeake qui marque la fin de la domination anglaise. Il recevra la médaille de Cincinnati pour avoir « combattu pour la liberté des Etats-Unis ».

En 1786 à l’âge de 24 ans, il commande son premier bateau « l’Utile ». « La Flèche », « l'Amazone », «  le Triomphant », « la Badine », tels sont les noms de quelques-uns des vaisseaux sur lesquels il prend part aux campagnes de guerre et de paix sous le commandement de chefs d’escadre comme M. de Guichen, M. de Grasse, M. de Vaudreuil, le vicomte de Beaumont.

En mars 1789, les évènements du port de Toulon où il se trouve, annoncent l’insurrection à venir : des émeutes éclatent fréquemment et dans la campagne, quelques châteaux sont pillés. Un conflit qui oppose les ouvriers de l’Arsenal et les marins à un amiral entraîne l’arrestation de celui-ci… Comme une grande majorité de nobles, Charles de Martignan décide de quitter la France et rejoint le parti royaliste dans l’émigration. En 1791, on le trouve à Nice. En 1792, il rejoint l’armée des princes à Coblenz ; il est ensuite en Italie, puis en Angleterre (1795-1799). De 1799 à 1807, il est au service du roi de Sardaigne comme major de vaisseau. Cet exil va durer 18 ans.

En 1796-1797, il effectue quelques brefs séjours auprès de sa mère. C’est par son entremise qu’il n’est pas déclaré « émigré » par l’administration révolutionnaire. Madame de Martignan obtient trois certificats de non émigration signés par les administrateurs des départements des Bouches-du-Rhône, des Basses-Alpes et du Vaucluse, ainsi le maire de Saint-Christol déclare-t-il que « le dit Martignan a résidé dans sa commune depuis le 9 mai 1792 jusqu’ au 1er germinal de l’an V de la République... ». De même, le domaine du Colombier ne sera pas répertorié comme « bien national ».

Reste que ces années d’exil ont un impact désastreux sur son existence et sur le déroulement de sa carrière d’officier que la Révolution a brisé net.

Retour sur terre : « Service administratif et service du Roi »

En 1807, le retour définitif sur la terre ferme marque un tournant dans la carrière de Charles de Martignan.

Il est nommé maire de Vachères, fonction qu’il exerce sous le 1er Empire de 1808 à 1815.

Point n’est besoin de préciser qu’il ne portait pas « l’usurpateur », ainsi nomme- t-il Napoléon, dans son cœur de royaliste.

En 1815, il applaudit à l'effondrement du régime impérial et au retour du roi Louis XVIII ; il réintègre la Marine et fait partie du corps des gardes royaux, créé pour la défense du Roi et du trône.

En 1816, il est admis à la retraite, mais à un grade qui ne lui semble pas juste. À 54 ans, c’est un officier de marine mécontent et amer qui écrit au roi : « Pendant douze années d'une activité plus pénible que si nous avions servi dans la marine, nous avons mon frère et moi, refusé les appointements que la générosité de nos princes accordait au commencement de l'émigration... Vivant de privations, nous n'avons jamais sollicité aucune gratification, malgré notre ruine causée par la Révolution. Heureux du retour du roi, du bonheur de la France, qu'il ne recouvre qu'avec une dette énorme, nous n'aurions rien sollicité… mais le roi dans sa bonté rappelant ses anciens officiers, il doit paraître naturel que je désire ardemment le rang, que mon âge, mes services et mes malheurs ont dû mériter... En demandant le brevet de capitaine de vaisseau, sans activité, je perds sur le traitement que me donnait celui de capitaine de frégate, mais j'y gagne sur l’honneur... ».

L’honneur, le capitaine de vaisseau y tenait, son portrait toujours accroché dans ce qui fut sa chambre au Colombier le représente avec ses décorations piquées sur sa poitrine de gentilhomme et gagnées sur les mers : médaille de Saint-Louis (1795), médaille de Cincinnati, croix de de Saint-Maurice et de Saint-Lazare de Sardaigne.

Entendant son appel, le roi Louis XVIII le nomme sous-préfet de Forcalquier (1815-1819), puis d’Apt (1822-1830).

En 1827, il est fait Chevalier de la Légion d’honneur par l’administration de Charles X.

Le carnet disparu

Charles de Martignan est en poste à Apt lorsque sont organisées les élections législatives de 1824 suite à la dissolution de la chambre des députés en 1823.
Il fallait impérativement battre les libéraux et assurer la victoire des royalistes, l’ensemble du corps préfectoral fut mobilisé dans tout le pays pour la conquête des électeurs.

À en croire le bibliothécaire d’Apt, Fernand Sauve, dans son ouvrage « Les dessous d’une élection législative en Province en 1824 - d’après le carnet d’un sous-préfet d’Apt (1904)», il fut un agent actif et diligent de la stratégie mise en place par le gouvernement ; c’est ce que révèle ce petit registre, que Fernand Sauve put consulter, « contenant 40 feuillets bourrés de renseignements et de signes cabalistiques et qui portent la trace du labeur incessant de leur auteur ».  Y figure une liste des électeurs de l’arrondissement, établie avec profession, fonction, âge, chacun gratifié d’un oui ou d’un non et d’un commentaire de la main de Martignan lui-même :
« bon surtout pour conserver sa place », « votera bien pour conserver sa place », « il votera comme on voudra pour conserver sa place » ;
« Électeur des épiciers, il influençait l’année dernière dans les cabarets, il importe de l’annuler si on ne peut l’acheter… ».

D’emblée, sont exclus les protestants « mauvais et détestables » et les acquéreurs de biens nationaux, considérés en 1824 comme « tarés ».

Pour s’assurer que les votes des futurs électeurs aillent dans le bon sens, tout est mis en œuvre : politesses, invitations à dîner, influence des amis, des parents, du clergé, du préfet… et crainte de la justice. Selon l’importance de l’électeur, pas d’invitation à dîner, ainsi pour les électeurs de 4e classe, « on se contentera d’un bonsoir dit avec obligeance, ce qui vaudra 50 voix ».

Est-ce le résultat de tant de « raffinement sociologique » ? Toujours est-il qu’en février 1824, les ultras confortent le pouvoir des royalistes en emportant largement la majorité de la Chambre. En Vaucluse, le Comte d'Augier gagne les suffrages avec 202 voix contre 47 pour le libéral marquis de Cambis d’Orsan.

« Le carnet » du sous-préfet, qui avait été acheté en 1899 par la bibliothèque d’Apt à un libraire de Tours, a disparu de la circulation et des collections, et nul ne sait s’il a été volé, détruit ou mis à l’abri.

On le trouve décrit en 1902 dans le catalogue des manuscrits des bibliothèques de France, à la bibliothèque d’Apt avec cette mention : « …annotations très curieuses sur l’esprit politique de chacun (des électeurs) et, à la suite, des invitations à diner, des listes de convives, des lettres électorales ».

Retour à Vachères

Des élections sont organisées les 5, 13 et 19 juillet 1830, désavouant les Bourbons. Les 27, 28 et 29 juillet 1830, les Trois Glorieuses portent au pouvoir Louis-Philippe 1er.

Charles de Martignan démissionne de son poste le 11 août 1830, officiellement pour raison de santé. Il retourne vivre dans son domaine dont il avait hérité à la mort de sa mère en 1822.

Lui-même décède le 24 octobre 1833, sans autre héritier que son frère Louis. Inhumé dans le vieux cimetière du village, sa dépouille est perdue lorsque le cimetière change de place en 1860.

En 1848, Louis de Martignan disparaît à son tour, sans descendance, ni alliance, il lègue le Colombier à son neveu Auguste de Saint-Jacques, petit-fils de Madame de Saint-Jacques, sœur de sa mère Élisabeth de Martignan.

Avec la disparition des deux frères, s’éteint la ligne masculine des Martignan. Mais le vieux domaine, lui, est toujours là, presqu'inchangé tel un vaisseau arrimé à la terre qui aurait traversé les siècles …

Gageons que le fantôme mélancolique de Martignan s’y promène parfois… 

Bibliographie

  • Lombardon-Montezan (Comtesse de),  Le Colombier, Histoire d’un domaine familial en Haute-Provence, 1578-1958, Vachères,  2000
  • Agay (Frédéric d’),  La Provence au service du Roi, officiers des vaisseaux et des galères, Paris, Honoré  Champion , 2011. 2 vol.
  • Sauve (Fernand),  Les dessous d’une élection législative en Province en 1824, d’après le Carnet d’un sous-préfet d’Apt, Paris, Pivotteau et fils, 1904.
  • Catalogue des manuscrits des bibliothèques de France, Abbeville-Brest, tome  XL, Paris, librairie Plon, 1902, p. 122, n° 11
  • Borricand (René), Nobiliaire de Provence, armorial général de la Provence, du Comtat Venaissin, de la Principauté d’Orange,  Aix-en-Provence chez l’auteur, 1974. 2 vol.
  • Vergé-Franceschi (Michel), « Marine et Révolution. Les officiers de 1789 et leur devenir », Histoire, économie et société, 1990, vol. 9, n°2, p.259-286  1990.


Remerciements à Marie-Claire de Lombardon pour son accueil
Remerciements aux archives municipales d’Apt
Remerciements aux archives départementales des Alpes de Haute-Provence
Remerciements à la bibliothèque municipale d’Avignon

Note

1
La comtesse Thérèse de Montpezan-Lombardon, disparue en 1979 appartenait  à la famille, actuelle  héritière du Colombier. Ses articles parus en 1958 sous le titre « Histoire d’un domaine bas-alpin », dans la revue Les Annales de Haute-Provence - Bulletin de la société scientifique et littéraire des Basses Alpes furent édités en 1965 et en 2000 sous la forme d’un essai : Le Colombier, Histoire d’un domaine familial en Haute-Provence, 1578-1958, 126 p.