LA RONDE DES MINUTES ... AUTOUR D UNE CHANSON DE ROLAND Vers 1398, Rostaing Bonet, notaire d Apt, choisissait, pour « insérer au long » ses minutes d actes, un registre déjà utilisé. Ce qui aurait pu rester un manuscrit privé, au sort incertain, est ainsi devenu partie du fonds d une étude notariale d Apt. Cela lui a permis de parvenir jusqu à nous et de demeurer entre des mains publiques. C est une chance formidable qu au début du XXe siècle le bibliothécaire d Apt se soit intéressé aux minutes notariales comme matériau de l histoire. Ainsi en 1912, parmi les centaines de registres dont Me Pondicq, alors titulaire de l office, avait la charge, Fernand Sauve découvrait ce protocole, et le signalait au Comité des travaux historiques et scientifiques. C est une chance extraordinaire car ce que Rostaing Bonet avait écrit en tête du registre, ce sont près de 4000 vers, composant deux poèmes épiques, l un sur Roland au siège de Saragosse, l autre sur la mort du héros à Roncevaux, mais en provençal ! Si pour Rostaing Bonnet et ses successeurs, le registre n avait pas d autre valeur que celle de ses actes authentiques, les philologues et romanistes des XXe et XXIe siècles se sont passionnés pour ces deux textes, uniques versions d épisodes inconnus de la Chanson de Roland française, et importantes composantes du mince corpus de l épopée provençale, riche seulement de onze poèmes. Il est donc très heureux que ce document exceptionnel, remis par les descendants de Me Pondicq, soit enfin parvenu aux Archives départementales de Vaucluse où il est désormais l objet d une étude scientifique approfondie et d une protection vigilante. À l occasion de l exposition présentée sous l égide du Département de Vaucluse, il est aujourd hui porté à la connaissance du public. Le Président du Conseil général La richesse des archives vauclusiennes Liés à la christianisation ancienne de la Provence et à la réintroduction précoce du droit romain, les fonds médiévaux des Archives départementales de Vaucluse remontent très haut dans le temps, avec quelques pièces de l extrême fin du IXe siècle ou du tout début du Xe. Toutefois c est à compter du XIIIe siècle que les cartulaires ecclésiastiques, épiscopaux ou monastiques, les fonds communaux et les chartriers familiaux conservés commencent à constituer un matériau abondant pour la recherche, riches de nombreux actes produits par les chancelleries ou les notaires publics, ces derniers apparus en Provence dès la fin du XIIe. Si l on ne peut s enorgueillir en Vaucluse de détenir des registres notariaux aussi vénérables qu à Marseille, le minutier vauclusien ancien, composé de plus de 5000 registres antérieurs à 1500, est néanmoins le deuxième de France par son ampleur. Les premiers cahiers connus sont aptésiens, et datent de 1309, ensuite ce sont les fonds des notaires d Orange, de Courthézon, Vaison et Cavaillon qui se succèdent avant 1330. La langue du notaire Partagés entre l attachement à la langue savante des juristes et les besoins de compréhension de leur clientèle, les notaires méridionaux ont usé d un trilinguisme dans leurs relations comme dans leurs actes ; le latin a conservé une hégémonie totale dans l écrit, mais aux XVe et XVIe siècles, provençal et français ont fait leur entrée dans les registres notariés, en fonction des circonstances. Dans sa volonté de rendre accessible le langage de la justice et de la pratique notariale, le pouvoir royal, par l ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), imposa le français à l exclusion de toute autre langue. L année même de sa promulgation dans le royaume de France, quelques années plus tard dans les terres pontificales d’Avignon et du Comtat Venaissin, l emploi de la langue française dans les actes notariés est devenu général. Le manuscrit d Apt En 1912, Fernand Sauve, bibliothécaire de la ville d Apt, découvrait, en tête d un registre de minutes notariales de la fin du XIVe siècle, une vingtaine de feuillets portant le texte, en provençal, d une chanson de geste de près de 4000 vers, « sorte d adaptation et de recomposition de la Chanson de Roland qu’un notaire aptésien avait, à ses loisirs, transcrite en tête d’un de ses minutiers ». Dès cette invention, apparut le caractère exceptionnel de ce poème, ou plus exactement de ces deux poèmes, non tant pour leur valeur littéraire, jugée plutôt médiocre, ou pour leur datation, estimée assez tardive, que pour la langue employée. À l analyse fine, philologique et littéraire, de ces vers, il fallut se résoudre à ne connaître que l identité de leur copiste, le notaire Rostaing Bonet, qui les avait soigneusement écrits en tête de l un de ses registres confectionnés pour recevoir les « étendues » originales des actes qu il rédigeait. Grâce à ce geste, quelque peu insolite mais au demeurant fort économe, en l insérant dans ses minutes, transmises de notaire à notaire jusqu à aujourd hui, Rostaing Bonet a fait traverser les siècles à sa copie, tandis qu il mettait entre les mains des historiens d aujourd hui une source formidable de connaissances, qu un manuscrit isolé n aurait pas permis d approcher avec autant de précision. C est d’abord une datation qui a pu être établie ; les premières minutes portées au registre à la suite des vers datant de 1398, les poèmes, qui sont de la même main que le « souscripteur » des actes, ne peuvent être postérieurs à cette presque fin de siècle, et ne remontent sans doute pas beaucoup plus haut dans le temps. C est ensuite une silhouette qui se dessine, celle de Rostaing Bonet, et se détache progressivement sur le fond du décor, la cité d Apt de la fin du XIVe siècle, et plus largement la société provençale du temps des derniers papes d Avignon. Et moi, Rostaing Bonet, notaire d Apt. Rostaing Bonet est originaire de Céreste, dans le diocèse d Apt. Il est établi comme notaire à Cavaillon dès 1361, avant d exercer quelques années plus tard dans sa région d origine. Il meurt après 1404, et c est son fils Urbain qui prend la suite. On ignore curieusement le patronyme de sa femme, dont la dot lui a servi à acquérir des terres ; mais son prénom, Bellette, est un prénom féminin très répandu à cette époque dans la communauté juive aptésienne, clientèle régulière de son mari. Notaire impérial et apostolique, il se désigne aussi comme attaché à la cour royale de Saignon et à la cour épiscopale d Apt. Son activité professionnelle s inscrit majoritairement dans la région d Apt, de Roussillon à Céreste ou Pertuis ; il instrumente souvent à Saignon pour le monastère Saint-Eusèbe. Mais il exerce aussi dans le Comtat Venaissin et Avignon, en terres pontificales. Même après le retour de la papauté à Rome, le notaire affiche toujours cette proximité avec les papes avignonnais, d Urbain V à Benoît XIII, au point de faire figurer leurs armoiries sur ses registres. C est au fil du dépouillement des minutes de Rostaing Bonet et de ses confrères que se sont révélées ces informations, encore lacunaires faute pour les historiens d avoir pu consulter nombre des actes produits à cette époque, dont la transmission ne fut pas assurée en dépit de toutes les règles édictées depuis le XIIIe siècle et jusqu aux lois les plus récentes ; n ont été retrouvés ni le contrat de mariage de Rostaing Bonet, ni son testament, pourtant déjà si habituels en cette fin de XIVe siècle, dans une Provence qui avait recours au notariat et à ses « instruments publics » depuis près de 200 ans pour tous les actes de la vie privée. Qu il instrumente dans son étude ou chez son client, à la ville ou à la campagne, le notaire élabore les contrats les plus variés ; achats, reconnaissances de dettes, baux, « prix-faits », contrats d apprentissage, inventaires après décès sont les reflets du droit, de l économie, de la vie sociale et culturelle de son temps, et sont la source privilégiée de l histoire des individus et des mentalités. Reliures et papiers Le premier moyen de conservation des minutes vauclusiennes, comme de toutes leurs soeurs provençales, fut leur tenue sur des registres, très tôt ordonnée par les diverses autorités de tutelle des notaires provençaux, soucieuses de les voir transmises aux générations futures. Les cahiers les composant étaient solidement assemblés, souvent au moyen de liens en parchemin roulotté, et protégés par des reliures taillées dans ce même parchemin, parfois de réemploi, expéditions non remises aux parties comme magnifiques portulans médiévaux. C est aussi la qualité des papiers utilisés, ainsi que celle des encres. Le papier chiffon, à la forme, se diffuse en France au XIIIe siècle ; en Provence, ce sont des Italiens qui établiront les premiers moulins à papier. Seings et signatures C est par son signum que le notaire public authentifie depuis l origine les expéditions exécutoires des actes qu il a instrumentés. D abord dessin stylisé, le seing manuel se transforme au cours du XVe siècle en signature du nom dessinée. Après 1539 où l ordonnance de Villers-Cotterêts l impose au bas des minutes, la signature du notaire devient cursive. C est l époque aussi où prend fin la double série des minutes, brèves ou étendues, des notaires provençaux, désormais tenus d avoir et garder diligemment un seul registre de tous leurs actes, immédiatement « insérés au long ». Roland à Saragosse et Ronsasvals L épopée occitane La chanson de geste fut toujours considérée comme un genre littéraire proprement français. Quelques textes en langue d oc montrent toutefois que le Midi de la France a également connu une production épique, au moins depuis le début du XIIIe siècle. Seuls onze textes, certains très fragmentaires, nous sont parvenus à ce jour. Nous le devons essentiellement aux bourgeois des villes du Midi, qui, à la fin du Moyen Âge, se sont intéressés à leur passé littéraire. Plusieurs poèmes épiques nous sont ainsi parvenus dans des copies de la seconde moitié du XIVe siècle, d exécution parfois peu professionnelle, jamais luxueuse, sur du papier et non sur du parchemin, souvent regroupées avec des textes religieux, comme le Roman d Arles, ou avec des écrits professionnels, comme le manuscrit du notaire Rostaing Bonet. Les poètes de nos textes connaissaient bien les chansons de geste françaises. D autres genres ont également été source d inspiration, "chanson de toile" ou romans arthuriens. Quelques motifs, inconnus à la tradition française, se retrouvent dans des épopées écrites en français en Italie, composées vers la fin du XIIIe ou au XIVe siècle. Caractéristiques de ces poèmes méridionaux, ils semblent généralement plus enjoués que les textes français ; on y observe une dimension juridique assez remarquable ; enfin l’importance du rôle attribué aux jongleurs est frappante, et nous renvoie à la société qui a vu naître la poésie troubadouresque. Les deux oeuvres Roland à Saragosse raconte une aventure à la fois galante et guerrière de Roland, inconnue au sein de la tradition française : Roland s attaque seul à la ville de Saragosse, contrôlée par le roi païen Marsile, afin de remplir une promesse faite à la reine Braslimonde. C est aussi l histoire d une querelle entre Roland et son compagnon d armes Olivier. Alors que Roland à Saragosse est écrit sur un ton plutôt comique, Ronsasvals est un texte profondément tragique. Il raconte la bataille de Roncevaux, où les derniers combattants de l armée chrétienne trouvent la mort, y compris Olivier et Roland. Le poème se termine par l ensevelissement des preux, le retour de Charlemagne en France et la mort de la belle Aude. Le récit couvre une partie des événements racontés dans la Chanson de Roland, mais diverge sur différents points de la version française. Des travaux effectués sur le vocabulaire de l armement, ainsi que sur le choix des motifs et des expressions, semblent indiquer le premier tiers du XIIIe siècle pour la composition des poèmes originaux. Le pessimisme marqué de Ronsasvals pourrait bien s expliquer par la situation de déclin du Midi après la Croisade albigeoise. Cependant, il n est pas exclu qu il s agisse de remaniements au XIVe siècle de textes antérieurs, voire, pour Roland à Saragosse, de la fin du XIIe siècle Le manuscrit de Rostaing Bonet: quelques hypothèses Nous ne savons pas quel était l usage auquel Rostaing Bonet avait destiné son petit recueil littéraire. Qu il ait tronqué ou non le texte de Ronsasvals, il est évident qu il sélectionnait des textes qui se rapportaient plus particulièrement à la mort de Roland. Sa confection soigneuse laisse supposer un usage public plutôt que privé du manuscrit : Rostaing Bonet aurait-il voulu lire ces textes devant une assemblée cultivée ? Pour l instant, cela reste une simple hypothèse. Cependant, son manuscrit nous fournit de quoi imaginer une société urbaine démontrant une réelle activité intellectuelle, où l on s intéressait à la littérature des siècles antérieurs. (D’après une communication de Dorothea Kullmann).