Un retour à la vie d’avant illusoire

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Nous dormions dans des chambres de deux ou trois, toutes par terre au pied des lits vides couverts de draps blancs, incapables de supporter l’accueil d’un matelas. Et nous ne pensions qu’à manger. Notre dos était encore là-bas sur les planches de la coya, notre estomac ici, nous étions démembrées, contradictoires. Nous étions des miracles.
Marceline Loridan-Ivens, Et tu n'es pas revenu, 2015

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Quasiment la moitié des déportés de retour des camps ont transité par le palace. Marceline Loridan-Ivens, évoque dans son récit Et tu n'es pas revenu son passage au Lutetia, son incapacité à dormir dans un lit et la faim qui la tenaillait.
Regroupés puis rapatriés sur le sol français, ces "absents" tels qu’ils furent qualifiés parce qu’éloignés de leur pays contre leur gré, affluent de partout, par avion, train, camion, et même en bateau. Le 1er juin 1945, la capitale fête le millionième retour. Outre le financement des transferts dans les familles, le ministère indemnise à hauteur de 38 francs par jour les rapatriés en convalescence. Le petit dossier coté 20 W 10 des archives de la préfecture de Vaucluse rassemble une poignée de listes nominatives de personnes accueillies en maison de repos au cours du dernier trimestre 1945. Y figurent les noms de S.T.O., de déportés politiques et de prisonniers de guerre et, au regard des noms, les dates d’entrée et de sortie, les indemnités et les lieux de convalescence. Le Comité départemental d’accueil du Vaucluse est l’organisme chargé de la gestion et la Direction départementale des prisonniers, déportés, réfugiés contrôle la bonne tenue des comptes.
Des associations locales viennent aussi en aide aux victimes directes de la guerre et à leurs familles. Parmi celles qui émanent des mouvements de la Résistance, le Comité des œuvres sociales des organisations de la Résistance. Le C.O.S.O.R. est né dans la clandestinité en février 1944. Il est chargé par le ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés d’apporter une aide morale et matérielle aux familles de fusillés et déportés. L'organisation est également sollicitée dans le cadre de recherches de disparus.

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Le ministère des “absents” fonctionne jusqu’au 26 janvier 1946. La circulaire 700 DDC du 13 novembre 1945 est une lettre de remerciement de son ministre, Henri Frenay adressée au personnel et plus généralement à tous les acteurs de ce service éphémère. Il salue l’implication de chacun ainsi que l’œuvre accomplie “[…] je me retire, heureux et fier d’avoir été à votre tête pendant l’une des périodes les plus difficiles qu’aura traversées notre Pays”.
Pour les rescapés des camps de la mort, il est impossible de revenir à une vie normale dans un pays qui a subi quatre années d’occupation allemande et de régime vichyste. Outre l’horreur de la détention en fardeau, les survivants font bien souvent face à une triste réalité : la disparition de tout ou partie de leur famille et la spoliation de leurs biens. En perpétuel décalage dans une société qui ne peut entendre ce qu’elle n’a pas expérimenté, ils éprouvent des difficultés à se réinsérer et à communiquer. Ginette Kolinka, arrêtée à Avignon le 13 mars 1944, est la seule de sa famille à être rentrée. Elle se souvient de ses années de dépression et fait le constat d’une totale absence de prise en charge psychologique. Simone Veil, dans son livre Une vie, souligne la rupture entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés “On n’a pas envie d’entendre”.

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Nous souhaitions parler, et on ne voulait pas nous écouter. C’est ce que j’ai ressenti dès notre retour à Milou et à moi : personne ne s’intéressait à ce que nous avions vécu. En revanche, Denise, rentrée peu avant nous avec l’auréole de la Résistance, était invitée à faire des conférences.
Simone Veil, Une vie